Contrôle des vins: des lacunes

Revue de presse: le Matin Dimanche du 16.03 2014.

LES DEUX ORGANISMES CHARGÉS DE FAIRE RESPECTER LA LOI NE SE PARLENT PAS

La chaîne de contrôle des vins présente des lacunes

Le consommateur retrouve-t-il dans son verre ce qui figure sur la bouteille? L’affaire Giroud sème le doute sur cette question. Le trouble s’accentue lorsqu’on apprend que les deux instances payées pour contrôler respectivement les vignerons et les négociants en vin n’échangent pas leurs informations. Les chimistes cantonaux se sont emparés du dossier.

Le négociant en vin Dominique Giroud a procédé à des coupages excessifs entre 2006 et 2009. A cette date, il a demandé la récusation de l’inspecteur du Contrôle suisse du commerce des vins qui avait mis le doigt sur ses infractions («Le Matin Dimanche» du 9 mars 2014). Une requête acceptée par le directeur de l’organe de contrôle. Cette affaire jette un doute sur l’indépendance du Contrôle suisse du commerce des vins, qui peut effectuer son travail… grâce aux taxes versées par les négociants en vin.

«Il est inadmissible de révoquer un inspecteur qui a identifié des fraudes au motif qu’il a trop bien fait son travail», s’insurge le chimiste cantonal vaudois Bernard Klein. «On laisse ainsi penser qu’on accède facilement aux revendications des vignerons et des négociants qui font l’objet des contrôles.» Son homologue neuchâtelois Pierre Bonhôte surenchérit: «A Neuchâtel, les entreprises les moins rigoureuses dans la restauration demandent souvent des changements d’inspecteurs. Nous n’entrons jamais en matière.»

Une lutte efficace?

En Suisse, deux organismes distincts ont pour mission de s’assurer de la traçabilité des opérations, du respect de la loi. L’un est le Contrôle suisse du commerce des vins (organe fédéral). Basé dans le canton de Zurich, il emploie sept inspecteurs qui se rendent dans les caves des personnes exerçant le commerce des vins dans le pays. Il a notamment épinglé le Valaisan Giroud. L’autre est l’Organisme intercantonal de certification. Placé sous la houlette des chimistes cantonaux romands, il compte sur trois inspecteurs pour contrôler les caves des vignerons-encaveurs romands qui mettent dans le commerce leur propre récolte et n’achètent pas plus de 2000 litres par an en provenance de la même région de production. Schématiquement, le Contrôle suisse du commerce des vins contrôle les négociants en vin et les importations de vin en vrac et en bouteilles, et l’Organisme intercantonal de certification les vignerons.

Ces deux organismes se rendent dans les caves, établissent des rapports à l’attention des personnes contrôlées, dénoncent les infractions aux chimistes cantonaux, mais ne communiquent pas entre eux. Or, il arrive que le vigneron X, contrôlé par l’Organisme intercantonal de certification, vende son vin au négociant Y, contrôlé par le Contrôle suisse du commerce des vins. «Si on a accès aux mouvements croisés entre les vignerons et les négociants, on pourra plus facilement «tracer» les vins, voir s’il y a un problème, une fraude», explique Bernard Klein.

Prenons un exemple: un vigneron vend 50 000 litres de chasselas de La Côte AOC 2013 à un négociant. Il assure que c’est du pur, qu’il n’y a donc pas de coupage ni d’assemblage. En réalité, il a mélangé 7000 litres de 2012 dans du 2013. S’il y a un échange automatique d’informations entre les deux organismes, lorsque l’inspecteur du Contrôle suisse du commerce des vins se rend chez le négociant, il prend la facture et la transmet à son homologue de l’Organisme intercantonal de certification. Ce dernier peut alors se rendre chez le vigneron et vérifier, sur dossier, si les 50 000 litres étaient vraiment purs. S’il fait bien son travail, il verra qu’il y a eu un assemblage et donc tromperie. «En améliorant la traçabilité du vin, on démasquera plus aisément les tricheurs», précise le chimiste cantonal genevois Patrick Edder.

Prenons un autre exemple: un vigneron traverse une mauvaise année et demande à un négociant de lui vendre 10 000 litres de vin. Le vigneron fait passer ces 10 000 litres pour son propre vin. Il fait disparaître la facture. Contrôlé par l’Organisme intercantonal de certification, il passe entre les mailles du filet. Mais quelque temps plus tard, un inspecteur du Contrôle suisse du commerce des vins se rend chez le négociant qui lui a vendu les 10 000 litres. En épluchant ses mouvements de vin, il tombe sur cette vente. S’il y a un échange automatique d’informations, il comprendra rapidement que cette vente ne figure pas dans la comptabilité du vigneron. Il y a donc ici aussi tromperie et violation de l’ordonnance sur le vin.

Rencontre organisée

Conscients du manque – pour ne pas dire de l’absence – de collaboration entre ces deux instances de contrôle, les chimistes cantonaux romands ont écrit en décembre 2013 au directeur du Contrôle suisse du commerce des vins, Philippe Hunziker. Ils lui ont proposé de s’asseoir autour d’une table avec Jean-Jacques Favre, responsable du dossier vins au sein de l’Organisme intercantonal de certification. La rencontre, organisée par Patrick Edder, président des chimistes cantonaux romands, a eu lieu en février à Genève. «Tout le monde est d’accord sur le fait qu’on doit améliorer le transfert d’informations utiles entre les deux organismes pour être plus efficaces», affirme Patrick Edder. Même son de cloche du côté des instances de contrôle. Philippe Hunziker: «La rencontre a été constructive.» Jean-Jacques Favre acquiesce: «Chacun contrôle dans son coin, ça ne va pas. Tout le monde l’a compris.»

Nos interlocuteurs promettent des changements dans les mois à venir. Reste une interrogation. L’Organisme intercantonal de certification existe depuis une dizaine d’années. Pourquoi a-t-il fallu tant de temps pour que les uns et les autres décident de s’entraider? Jean-Jacques Favre ne le sait pas. Quant à Philippe Hunziker, il ne souhaite pas «ressasser le passé».

Ancien président de l’Association suisse des vignerons-encaveurs indépendants, Michel Duboux est plus bavard. «J’ai mis en place le contrôle des vignerons-encaveurs par l’Organisme intercantonal de certification au début des années 2000. J’ai toujours refusé que le Contrôle suisse du commerce des vins, une société privée financée par des négociants, mette son nez dans le travail accompli par les vignerons-encaveurs que nous sommes. Lorsque nous nous rendions en Suisse alémanique, il y avait le négoce d’un côté et la production de l’autre. Les deux se marient mal.»

Les chimistes cantonaux ne partagent pas cet avis. Pour eux, il ne doit pas y avoir de querelles de clocher. «Il faut penser au consommateur. Il a le droit de savoir avec précision ce qu’il y a dans son verre.»

Commerce

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About Paul Vetter

Journaliste professionnel, Paul Vetter a longtemps travaillé comme spécialiste vin et viticulture pour des médias valaisans. Ayant décidé de se consacrer à d'autres activités, il continue à suivre attentivement les vins du Valais et la politique vitivinicole menée dans le canton. Il vous rend en compte en toute liberté.
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