Dix raisons de refuser la segmentation proposée par l’IVV

L’IVV a mis en consultation son propre projet d’Ordonnance sur la vigne et le vin…

Notre projet (celui de l’IVV, donc…)

Augmenter la valeur ajoutée globale de la branche, sans prétériter les marchés exploités actuellement, en différenciant deux catégories d’AOC:

• création d’un signe distinctif pour les vins AOC de classe supérieure, avec un cahier des charges en matière de pureté, de responsabilité et d’authenticité (cf document en annexe). Une partie des vins valaisans répond déjà à ces critères. Elle mérite d’être distinguée. Il s’agit également d’une reconnaissance pour les caves qui travaillent déjà selon ces exigences.

• révision des critères de l’AOC de base pour les vins d’entrée de gamme, selon les mêmes normes que l’AOC fédérale, afin d’être concurrentiels sur les marchés national et international. Pour cette catégorie de vins, les caves valaisannes pourront avoir recours à des méthodes œnologiques autorisées ailleurs en Suisse et en Europe, comme l’utilisation de copeaux ou l’ajout de moût concentré.

Mes commentaires (les miens, donc…)

J’ai, comme beaucoup d’autres, toujours milité pour une meilleure segmentation des vins valaisans. Plus de 95% des crus classés dans la même catégorie, l’AOC, c’est effectivement peu judicieux, puisqu’on y côtoie des crus de très grande valeur comme des vins d’une grande modestie qualitative, si vous me permettez cet euphémisme.

Pour qu’on se comprenne bien, il faut savoir que la loi fédérale  (Ordonnance sur le vin) prévoit trois catégories de vin: les AOC, les vins de pays et les vins de table.  Elle fixe des exigences minimales pour chacune des catégories. Libre à chaque AOC d’être plus restrictive que ce cadre minimal.

Mais où veut-on nous mener ?

Mais où veut-on nous mener ?

J’ai toujours milité pour un « durcissement » de la catégorie I, celle des vins AOC. Un seul impératif de ce durcissement: l’amélioration de la qualité, et donc l’image, de nos vins. Libre ensuite aux alchimistes à la petite semaine, notamment ceux qui ont acheté « pour rendre service », des vendanges de qualité insuffisante, d’utiliser des méthodes oenologiques « créatives (sic) », « modernes (sic) », « adaptées au goût de la clientèle (sic) », telles l’aromatisation aux copeaux de bois ou l’édulcoration des vins finis par des moûts concentrés rectifiés. Certains ont eu l’honnêteté de le faire, et je ne pense pas qu’elles en pâtiront.

L’IVV a choisi de suivre une autre voie en proposant de « travailler vers le haut (sic) », en créant une catégorie supérieure de l’AOC, avec une marque distinctive, la Marque Valais.  Parmi les exigences supérieures: la mise en bouteille dans le canton, et une limitation de l’adjonction (et du coupage millésime) à hauteur de 5% contre 15% actuellement.

En compensation de cet effort qualitatif (dont on ne sait pas combien de nos vins bénéficieront), il est proposé d’assouplir le reste de la catégorie I, celle des vins AOC. Avec notamment le droit aux méthodes pudiquement qualifiées de créatives (sic et encore sic) présentées ci-dessus. Des méthodes que les autres vignobles romands ont interdit pour l’AOC ou sont en passe d’interdire.

La pyramide initiale... AOC EU

La pyramide initiale… AOC EU

Plusieurs points du concept préconisé par l’IVV posent problème à mon sens…

  1. La Marque Valais n’est pas une catégorie de vins. On va donc de facto faire régresser une bonne part de nos vins de Catégorie I
  2. La Marque Valais s’applique à des produits aussi divers que l’industrie textile, la métallurgie, le camping, les transports ou la chasse. Quelle place peut prendre le vin dans ce patchwork ?
  3. Si une pomme (produit sans grande valeur ajoutée) peut grandement bénéficier d’une Marque attestant de son origine, la situation est très différente pour le vin, déjà attesté valaisan par son AOC.
  4. La Marque Valais n’est pas connue dans le monde du vin. Ce concept nouveau va nécessiter un très gros effort marketing pour s’imposer dans l’imaginaire du client, en Suisse, et plus encore à l’étranger.  Une sorte de valaisannerie.
  5. La Suisse va à moyen terme adopter les terminologies européennes AOP (catégorie 1) et IGP (catégorie 2). Il serait juste et simplement logique de baser notre segmentation sur ces deux critères, compréhensibles pour une vaste clientèle. On pourrait en profiter pour « durcir » l’AOC et déverser en IGP les bidouilleries oenologiques en tous genres tout comme les coupages et autres adjonctions musclées.
  6. Si j’ai bien compris, les produits Marque Valais doivent émaner d’entreprises labellisées Valais Excellence. Une labellisation coûteuse qui intéressera peut-être les plus grandes exploitations. Mais ce n’est pas un cadeau pour les petites entreprises peu enclines à participer à la course aux ISO en tous genres. Surtout quand le bénéfice retiré n’est pas évident.
  7. Il est théoriquement possible de produire un Fendant labellisé Marque Valais depuis 2009 déjà. On n’a pourtant jamais vu la trace de la première bouteille. C’est dire l’intérêt qu’a suscité jusqu’ici ce label… que la clientèle n’a jamais réclamé.
  8. Si on peut estimer que la Marque Valais intéressera les plus grandes entreprises, notamment celles qui bénéficient déjà du label Valais Excellence, il m’étonnerait fort qu’elle soit très demandée par les vignerons-encaveurs. Si cela se vérifie, on aura donc déprécié la majorité de nos vins (les simples AOC).
  9. Le financement des coûts engendrés par cette nouvelle Marque risquent bien de déclencher une belle polémique, puisque certains songent à les facturer à tous les producteurs de vins AOC par une augmentation des redevances.
  10. Les promoteurs de cette nouvelle segmentation ont d’abord parlé d’AOC EU puis d’AOC CH. Si vous lisez ci-dessus, on parle d’AOC fédérale. Or, celle-ci autorise le coupage à hauteur de 10% d’un vin de même couleur d’une autre région viticole. La dernière version du tableau synoptique proposé ne mentionne aucun changement dans le droit de coupage par rapport à l’AOC Valais. Ce qui doit signifier qu’il reste interdit. Je veux bien croire qu’ils n’y pensent plus, mais il y a là une ambiguïté à lever par rapport à la fameuse pyramide de segmentation… Le diable se cache dans les détails, dit-on.

Cela dit, la Marque Valais, pourquoi pas? S’il y en a que cela intéresse, un label de qualité en plus ne devrait pas nuire gravement à la compréhension des consommateurs.  Mais sans que cela ne serve de prétexte à une dévalorisation de l’AOC. Car si ledit label ne s’impose pas, comme j’en fais volontiers le pari, la dégradation de notre Catégorie 1 sera bien difficile à corriger.

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About Paul Vetter

Journaliste professionnel, Paul Vetter a longtemps travaillé comme spécialiste vin et viticulture pour des médias valaisans. Ayant décidé de se consacrer à d'autres activités, il continue à suivre attentivement les vins du Valais et la politique vitivinicole menée dans le canton. Il vous rend en compte en toute liberté.
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