Interprofession: parole au premier président (2)

Suite de l’interview de Christian Broccard, premier président de l’IVV

Lorsqu’on est représentant des vignerons, et qu’on doit soi-même vendre sa vendange à des négociants – ou à la Coopérative – est-ce que l’on a encore une marge de manoeuvre pour négocier pour tous les vignerons ?
Ça peut être un problème. Mais tant que ce problème existe, c’est qu’on n’a pas compris le rôle de l’interprofession. C’est ce que je disais tout à l’heure. Chacun voit son intérêt. Si les gens ont ces pressions, c’est contraire à l’esprit, au travail qu’on attend de l’IVV. L’Interprofession est là pour donner une direction, un cadre à la viticulture. C’est pas une bourse à la vendange ou au vin et ce n’est pas toujours compris. Encore maintenant. J’ai l’impression qu’il y a une ou deux boîtes qui pèsent un peu lourd.

Quelle était l’ambiance au comité de cette IVV première version, que vous avez dirigée ?
La plupart du temps, c’était tout à fait correct. Il y a eu un ou deux clashs, sans débordements. Je me suis énervé une fois ou deux, comme chacun. Quand les gens sont vraiment de mauvais foi, on peut comprendre, mais après, il faut rester dans un cadre décent. On en va pas s’insulter, sinon, c’est l’esprit qui part. On doit travailler ensemble, dégager un esprit commun. Notre faute c’est d’être trop rester sur le court terme, la vendange de l’année. On sait que plus on regarde loin, plus l’intérêt commun devient grand.

Vous avez l’impression que c’est mieux, actuellement ?
Aujourd’hui, j’ai pris de la distance, je ne connais pas les personnes qui sont aux comités. J’ai surtout l’impression que les vignerons, et pas mal de vignerons-encaveurs, l’Interprofession, c’est devenu un machin qui ne les concerne en aucune façon. Ce qui est plutôt un signe d’échec. En discutant avec les collègues, du côté des vignerons, c’est quelque chose qui existe, on ne sait pas trop ce que c’est, on ne sait pas trop ce qu’ils font. J’ai vraiment l’impression qu’il y a de moins en moins de liens entre la direction de l’Interprofession et les professions elles-mêmes, ce qui est un peu dommage. En tout cas du côté production.

Article NF 2001Venons-en au rôle de directeur. Vous avez travaillé avec le premier d’entre eux, Olivier Foro…
Le directeur a un rôle assez ingrat. Le but est d’arriver à des décisions. Et c’est du 1 contre 1 et chacun pense différemment et croit avoir des interêts divergents. Donc c’est difficile à mettre les gens d’accord.
Olivier Foro, j’ai l’impression qu’il a fait du très bon travail. Il a essayé de jouer ce rôle, presque plus d’animateur que de directeur. Au vu des statuts, l’appellation « directeur » est mal choisie. En fait, il ne pouvait rien décider, c’était le comité qui le faisait. Lui avait un rôle de « directeur exécutif ». Ce titre aurait été bien plus exact. Et en cela, c’est un poste difficile. Le monde extérieur s’adresse au directeur quand il veut quelque chose. Le directeur, à la limite, il doit représenter le désaccord des familles.
Mais Foro avait plutôt bien fait son travail. C’était quelqu’un de bonne composition, qui a fait tous les efforts possibles pour mettre d’accord les uns et les autres. Il a essayé de prendre de la place, mais les statuts ne lui permettaient pas d’avoir cette place. Comme on était infoutus de prendre une décision, il essayait de décider lui. Mais s’il décidait plus d’un côté que de l’autre, il y avait toujours une famille qui lui tombait sur le paletot.

Il y a donc quelque chose à changer ?
C’est l’étiquette qui était mauvaise. Quand on te nomme directeur, qu’on te donne un salaire décent – 120 à 140’000 francs – par rapport au vigneron, c’était bien (rires) – il aurait fallu avoir 20’000 francs de moins et un poste de directeur exécutif ou de secrétaire général. Mais quand on te donne l’étiquette de directeur, tu aimerais bien diriger. Et avec les statuts, ce n’était pas possible, aucune décision ne lui appartenait.

Quinze ans plus tard, les choses ont évolué ?
Il y a 15 ans, on avait la chance de bien s’entendre avec le canton. Et quand on était dans l’incapacité totale de décider, le canton palliait cette incapacité. Le canton a toujours joué un rôle de soutien très très fort en Valais pour la viticulture. C’est plutôt une bonne chose. Tous les rendez-vous manqué, les mises en bouteilles en Valais ou autres, c’est la viticulture qui en est responsable. Aujourd’hui, c’est plutôt la guerre, via presse interposée, c’est le fond du trou. Que l’interprofession ait des discussions à mener avec le canton, je veux bien. Mais on ne passe pas par le Nouvelliste. Je trouve que c’est au-dessous de tout.

A qui la faute ?
Peut-être qu’on revient aux problèmes de personnes, je n’en sais rien. En tant que vigneron et producteur de vendange, on dépend automatiquement de la législation cantonale. Le canton s’engage – il semble qu’il ait plus de difficulté à le faire – pour des tas de choses, pour les améliorations foncières… Il faut travailler ensemble. Le fait de mal aller, ça peut permettre un changement de structure viticole peut-être nécessaire. Le petit vigneron du samedi, il est condamné et n’existe presque plus. C’est une fin de génération. Ça a été remplacé par de grandes équipes viticoles, mais je ne crois pas que ça puisse, la plupart du temps, assurer les pérennité du vignoble valaisan. Les gens louent des vignes et une fois le capital-plante à renouveler, qui va faire l’investissement ? Ce qu’on appelle les commerces seront peut-être les vignerons-encaveurs de demain. Toutes les grandes caves achètent pas mal d’hectares, ces années-ci. C’est peut-être un bon modèle économique, si on arrive à regrouper des domaines, avoir des domaines plus viables, c’est peut-être ça la pérennité du vignoble à terme ?

Vous êtes vigneron, mais vous encavez aussi une petite partie de votre récolte. C’est une solution ?
Le petit vigneron encaveur comme moi, ça n’a pas sens économiquement. Par rapport au volume encavé, ce sont des frais exagérés. Il ne faut pas viser une baisse de prix, mais surtout une augmentation des marges. Mais ce qui me fait peur pour certaines grandes équipes et certaines caves, c’est le niveau de prix des ouvriers viticoles. Des gens sous ou peu payés, ça n’assure pas la survie de notre vignoble.

Broccard Christian 160218-02-P

Le troisième volet de cette interview sera publié demain.

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About Paul Vetter

Journaliste professionnel, Paul Vetter a longtemps travaillé comme spécialiste vin et viticulture pour des médias valaisans. Ayant décidé de se consacrer à d'autres activités, il continue à suivre attentivement les vins du Valais et la politique vitivinicole menée dans le canton. Il vous rend en compte en toute liberté.
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