De la place pour tous les vins ?

Jean-Marc Amez-Droz

Jean-Marc Amez-Droz

Je ne vous ai pas reparlé de la Conférence donnée par Jean-Marc Amez-Droz au Musée du Vin la semaine passée. L’orateur est à l’évidence un fin connaisseur du monde du vin, actuel Secrétaire général (à moins qu’il ne soit Directeur comme l’indique le site de Swiss Wine) de Swiss Wine Promotion, ancien directeur de Provins, acheteur pour la Coop et bien d’autres choses encore, en Suisse et à l’étranger. Dans le débat qui agite le monde du vin – faut-il adapter les vins aux goûts des consommateurs ? – Jean-Marc Amez-Droz a choisi de ne pas prendre parti, mais de susciter la réflexion chez chacune et chacun. Il nous avait averti en préambule: les participants à cette conférence-dégustation sont repartis avec plus de questions que de certitudes. Il faut dire que Jean-Marc Amez-Droz a fait le nécessaire pour que cela soit le cas.

Deux armes à disposition pour cela. Première d’entre elle: les chiffres de production, de consommation… Oui, la Dôle et le Fendant sont les deux appellations les plus connues par les consommateurs. Oui, la Dôle blanche constitue encore un marché important pour le Valais. Oui, la valeur moyenne d’un litre de vin vendu en grande distribution se situe bien au-dessous de 10 francs.  Oui, oui, oui… Faut-il en déduire que la Dôle à 8 francs est l’avenir de notre viticulture ? Non et mille fois non. Au vu des coûts de production qui ont cours sous nos cieux, l’avenir est clairement dans les vins de qualité seuls à même de dégager des marges suffisantes. Et on peut s’aligner sur les méthodes industrielles avec aromatisation, édulcoration et tout l’arsenal à disposition du parfait petit bricoleur de cave, on n’arrivera jamais à rivaliser avec les « vins » à 2 ou 3 euros de nos concurrents.

A propos de la Dôle, il convient de préciser que sa notoriété est très forte (le consommateur l’identifie facilement à un vin du Valais), mais cette notoriété est le plus souvent négative, en Suisse alémanique notamment. Seules les Dôles devenues des marques (la Dôle des Monts en est l’exemple le plus parlant) arrivent à tirer leur épingle du jeu. Notamment parce que ce vin n’a jamais été bradé sur l’autel du profit immédiat et du déstockage.

A part les chiffres, Jean-Marc Amez-Droz a utilisé l’arme de la dégustation « comparative » pour déstabiliser les participants. Mais quand on compare, il faut comparer ce qui est comparable. C’est bien là une évidence. Prenez les deux premiers vins présentés. On les déguste. Le premier est frais, légèrement aromatique, sans fioriture, mais très propre. Le second est un peu lourd, avec une sucrosité très présente. Dans ces conditions, après la dégustation du premier vin, il fait un peu balourd sur la balance, surtout comme mise en bouche. Doit-on en tirer comme conclusion qu’il est mieux d’avoir un vin industriel ripoliné qu’une Amigne vinifiée à l’ancienne. J’en doute, car dans d’autres conditions, avec un autre étalon, le deuxième vin aurait certainement été jugé différemment. Et le raisonnement a été le même pour différents couples qui se sont « affrontés ». Vin élevé en barrique ou infusion de douve de chêne, dôle classique et dôle « moderne », … Des vins soigneusement choisis pour instiller le doute…

En conclusion, faut-il en déduire que les deux types de vins – industriel bricolés et vins de producteurs élevés avec amour – ont chacun leur raison d’être ? La réponse est oui, comme en restauration où fast food et gastronomie ont chacun leur place et leur clientèle. Mais il ne faut surtout pas que les deux se mélangent, que les chefs étoilés se mettent à servir hamburger et ketchup arrosé au coca… Et c’est là que se situe le vrai débat. Si certains marchands souhaitent attaquer les « pinatzets » à deux balles venus du bout du monde, personne ne leur en dénie le droit. Ils peuvent déjà le faire, en plaçant leurs « crus » dans la catégorie vins de pays où presque tout est permis.  Quant à l’AOC, elle doit rester l’apanage de vins d’une certaine tenue et qualité (avec exigences de maturité et de rendements) puisqu’il s’agit du seul label de qualité dont nous disposons à l’échelle nationale.

L’important pour le consommateur, c’est d’être au clair. Il ne suffit pas de dire que le vin n’est pas mauvais pour qu’il ait droit à une AOC. On sait qu’aujourd’hui on pourrait faire du vin sans raisin et qu’il serait buvable. Mais comme l’acheteur de lasagne qui doit savoir s’il a du bon boeuf ou une vieille carne sous-alimentée et persécutée dans son assiette, le buveur de vin doit pouvoir choisir entre AOC ou Vins de Pays (bientôt AOP – IGP), avec des critères d’élaboration qui correspondent pour les premiers à l’idée qu’on se fait du noble produit qu’est le vin, et pour les seconds, des pratiques en vigueur dans l’industrie agro-alimentaire de base.

 

Tags:

About Paul Vetter

Journaliste professionnel, Paul Vetter a longtemps travaillé comme spécialiste vin et viticulture pour des médias valaisans. Ayant décidé de se consacrer à d'autres activités, il continue à suivre attentivement les vins du Valais et la politique vitivinicole menée dans le canton. Il vous rend en compte en toute liberté.
No comments yet.

Laisser un commentaire