L’art de faire taire les chiens fous…

Difficile de traiter de la vigne et du vin lorsqu’on est journaliste. En Valais, la communication officielle est assurée par l’Interprofession de la vigne et du vin (IVV) qui regroupe les vignerons, les vignerons-encaveurs et les négociants. Trois catégories qui sont enchevêtrées par des liens commerciaux omniprésents, tout en ayant des intérêts et des manières de fonctionner très différents. L’IVV vit grâce aux contributions obligatoires de tous ses membres qui paient en fonction de leur production et des surfaces cultivées. Un «ponctionnement» plus démocratique que le fonctionnement. Car à l’IVV, les négociants sont à l’évidence plus influents que leurs collègues. Et c’est particulièrement vrai lorsqu’on représente une masse financière très importante. Certains n’hésitent pas à dire que l’IVV est dirigée par une ou deux caves et que les autres n’ont qu’à obéir. Du côté du «bas peuple viticole», on craint cette aristocratie du vin et leurs valets placés à la tête de l’IVV. Si les critiques fusent au fond des carnotzets et au bar des oenothèques, peu de «fous du roi» pour oser clamer haut et fort leur rejet de la politique menée par ceux qui devraient aussi les représenter. Car ce sont eux qui choisissent les vins qui accompagnent les petits-fours dans les pince-fesses qu’ils affectionnent. Ce sont eux aussi qui glissent quelques mots gentils et qui font déguster des vins bien choisis lors de «conférences de presse» qui ne sont en fait que des opérations de promotion. Ce sont eux encore qui accompagnent des journalistes choisis à l’occasion des caves ouvertes ou autres événements médiatiques. Bref, des gens influents qu’ils rétribuent, mais qui peuvent les faire ou les défaire sans vergogne.

Et les méthodes utilisées pour récompenser ou punir leurs propres membres sont aussi de mise avec les journalistes, judicieusement abreuvés de grands crus et souvent aussi de bons petits plats mitonnés souvent par de grands noms de la gastronomie. Car à l’IVV, on le sait bien : on ne mord pas la main qui vous nourrit. Sauf si l’on est un chien fou. On préfère donc inviter des représentants de médias qui ne poseront aucune question embarrassante ou critique. Les autres sont irrémédiablement bannis.

Prenez la récente présentation du millésime 2016, réservée à des journalistes invités. Si l’on en croit les articles ou reportages des médias valaisans, ce serait le millésime du siècle. Encore un millésime grandiose validé par les producteurs présents qui ont fait déguster d’excellents vins. Ceux qui les ont goûté ont très certainement eu raison d’écrire que ces représentants du millésime 2016 étaient d’un haut niveau. Mais étaient-ils représentatifs de l’ensemble de la production de cette année 2016 ? Certainement pas. Tout au plus correspondaient-ils à la production de la crème de la vitiviniculture valaisanne qui, personne ne le conteste, a atteint un remarquable niveau d’excellence.

L’analyse du rapport de vendanges permet à n’importe quel journaliste curieux de poser quelques questions justifiées à ceux qui leur affirment que 2016 est une Xième année du siècle. Est-il vrai que près de 60% des raisins de chasselas encavés n’ont pas pu être payés au tarif maximal, faute d’un taux de sucre naturel suffisant ? Est-il vrai que la production cantonale moyenne d’humagne rouge a dépassé le quota autorisé ? Est-il vrai que les teneurs en sucre ont été les plus faibles des dix dernières années tant pour le chasselas que pour le johannis, alors que pinot et gamay font à peine mieux ? Est-il vrai que cela est dû au fait que l’automne passé, beaucoup de vignerons ont renoncé à limiter leurs récoltes ? …

Je ne vais pas lister l’ensemble des questions dérangeantes qui auraient mérité des explications des chargés de communication de l’IVV. Mais en choisissant soigneusement ses interlocuteurs, on évite souvent bien des ennuis. Cela, les dirigeants de l’Interprofession l’ont bien compris. Au moins cela…

P.S. Vous l’aurez compris : Valaisduvin.com ne faisait naturellement pas partie des médias conviés. Inscrit sans avoir été formellement invité, j’ai reçu un mot poli du Directeur Gérard-Philippe Mabillard me confirmant que ma présence n’était pas souhaitée. Il faut dire que j’ai eu par le passé l’occasion de mettre en doute ses manières de faire et parfois même ses compétences. Le fait de bannir un journaliste muni d’une carte de presse ne fait que conforter mes impressions antérieures.

About Paul Vetter

Journaliste professionnel, Paul Vetter a longtemps travaillé comme spécialiste vin et viticulture pour des médias valaisans. Ayant décidé de se consacrer à d'autres activités, il continue à suivre attentivement les vins du Valais et la politique vitivinicole menée dans le canton. Il vous rend en compte en toute liberté.
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